Chaos³ - Le Roman

CHAP. 01: DESTRUCTION

 

Je revins à moi.

Ma joue ensanglantée collait sur le macadam fractionné. Mes yeux s'ouvrirent difficilement sur un paysage apocalyptique. Tout n'était plus que ruine.

Je refermai mes paupières comme pour retourner dans un rêve. Mon cerveau refusait d'accepter ce qu'il avait vu. Dans l'obscurité de mon esprit, j'essayai de construire une réflexion logique. Que s'était-il passé? Ma mémoire refusait de m'ouvrir les portes de mes derniers souvenirs. Je me retirai plus loin dans le passé.

Le premier nom qui éclaboussa ma conscience était Sivannah.

Où était-elle?

Je me redressai et m'adossai contre une benne à ordures renversée sur le côté dégueulant quelques déchets. Je tentai de reconstituer le décor qui était autours de moi. En face il y avait le lycée, à droite le gymnase, à gauche la cantine et la bibliothèque. Moi, j'étais assis contre les poubelles du lycée sur le bord de l'allée du parking des élèves. Tous ces bâtiments n'étaient plus que gravas, amoncèlements de béton et de fer. Je ressenti une sensation de vertige. Le grand lycée moderne de Mantes la Jolie construit il y a à peine un an, fierté de la région d'Ile de France, avait complètement disparu. Mes tympans bourdonnaient dans un silence lourd. Plus de voiture, de bus, de téléphone mobile, de radio, de rien… Juste le vent, les pierres qui roulent des décombres et mon souffle grésillant dans ma tête.

Autrefois… Non! Tout à l'heure, il y avait plus d'un millier d'âmes qui circulait au milieu de la coure, au centre de tous les bâtiments. Un millier d'élèves et un seul me manquait; Sivannah.

Puis d'autres noms me revinrent à l'esprit; Meddy mon meilleur ami, Moussa et Repoussoir mes deux autres amis d'enfance, Tania la sœur de Sivannah et Estelle l'ami de toujours de Sivannah.

 

Elle ne me portait aucune attention. Nous étions dans la même classe mais pas de la même classe socio-adolescente. Elles appartenaient au groupe des filles très jolies, inaccessibles et en plus elles étaient excellentes en cours et cools. Moi et mes amis faisions partis des mecs banals. Nous n'étions pas du groupe des moches, des intellos ou des ringards, nous étions juste transparents, ni influents, ni souffre-douleurs. Nous n'étions pas membres de la coure royale des élèves cools, ni vraiment victimes de leurs sévices pré-pubères, des moqueries ou des violences condamnant des physiques ingrats d'adolescent. Difficile d'accéder à cette caste élitiste pour ceux qui n'étaient pas à la dernière mode et à ceux qui ne pensaient pas, comme la majorité, au consensus moyen du capitalisme préadolescent, où l'apparence règne en maître.

Pourtant Sivannah était la première personne, après mes amis, que j'avais essayé de protéger. Ce sentiment refoulé d'attirance sexuelle m'avait poussé à risquer ma vie pour elle.

La première fois que je l'avais croisé dans les couloirs, elle avait détourné le regard, ou tout simplement elle regardait ailleurs. Ses pupilles noires incrustées tel des diamants dans ses yeux de formes félines, fuyaient mon regard abruti. Je rêvais glisser mes doigts entre ses longues tresses, de caresser sa peau mâte métissée par le soleil d'Afrique et le climat nordique de la France. La courbe de ses seins avantageux et de ses reins me faisait frémir. J'étais tombé amoureux d'une forme, d'un physique comme beaucoup de jeunes mâles inexpérimentés. Le sentiment d'amour n'était pas clairement défini dans nos cerveaux soumis aux réactions chimiques provoqués par la découverte de leurs corps, de celui de la femme et de leur croissance sexuelle et physique. Le caractère, la personnalité, la tendresse, le mental, la gentillesse étaient souvent gommés par nos hormones masculines qui pétillaient dans nos bas-ventres. Caractéristiques reprochées souvent à l'homme, mais la femme est soumise de la même manière à ses changements les rendant souvent cruelles aux yeux du jeune surpris par ce fait. La chute est souvent plus douloureuse à supporter pour le mâle que pour la femelle. J'avais vécu cette terrible désillusion. Tout innocent que j'étais, j'avais déclaré ma flamme à la belle métisse. Aussitôt dit et elle m'avait renvoyé à mes affaires. Sivannah ne souhaitait pas être vu par un sans grade au sein du royaume scolaire en compagnie de sa coure de fidèles; mecs et filles cools, aux normes de la société de consommation. Ah! Si j'avais pu être musclé, habillé par les dernières marques à la mode, coiffé comme un acteur en vogue. Pourtant je pratiquais un sport à haut niveau, mes parents étaient financièrement aisés. Mais je préférais un bon livre à une paire de chaussures griffée. Et au fond de moi, je trouvais les coiffures branchées ridicules, même si cela plaisait aux filles.

A quoi bon se forcer à plaire à la gente féminine, si la fille ne t'aime pas pour ce que je suis. C'était typiquement un argument de jeune puceau car c'était un sentiment que je rejetais moi-même à mon propos quand j'étais attiré par une fille sexy. De toute façon, moi et mes copains, nous avions aussi notre classement sur les filles à leur niveau. Sivannah et sa sœur étaient dans la catégorie des "Inaccessibles". Nous nous réconfortions entre nous en nous racontant des histoires, en composant l'avenir où notre vie sexuelle serait l'extase avec les plus belles filles du monde en oubliant toutes notions de sentiments affectifs. Nous rions et jouions aux mâles accomplis et cela nous suffisait.

Pourtant dans un moment tragique, j'avais réalisé une partie de mon rêve. J'avais agrippé le bras de Sivannah et touché sa peau soyeuse. Dans un premier temps, ma main avait glissé sur la douceur de son avant-bras, puis je l'avais serré fermement au niveau du poignet jusqu'à la faire grimacer de douleur. Dans l'agitation, ses tresses cognaient contre mon visage.

Un énorme bloc de béton s'effondra sur lui-même à quelque mètre de moi m'égarant de ma pensée. Je pris conscience que ma mémoire récente se reconstituait lentement au fil de ma réflexion douloureuse. Je retournais au moment qui précéda le… Boum. Ma première vision ressemblait à une photo de classe. Je voyais en face de moi; Sivannah, Tania, Estelle, Carole; les "Inaccessibles", Karl, Jordan, Mike; les "Mecs cools", Anthony, Sébastien; les "Brutes", Jérémy et Cindy; le "Couple", Romain; "l'Intello", Léa et            Collin; les "Peureux", Chris; "l'Informaticien", Sonia et Vladimir; les "Chanteurs", Edouard; "l'Obèse sympathique" et nous, Meddy, Moussa, Fred dit Repoussoir et les autres de la classe; les "Transparents". Quelle idiotie de classer les camarades dans des catégories si simplistes pensais-je. La première idée que l'on se faisait d'une personne suffisait à définir sa personnalité. Et c'était cette vision réductrice qui provoquait toutes ses inégalités, ses injustices adolescentes propres au milieu scolaire.

 

Dans les couloirs du bahut, Anthony avait barré le chemin de Repoussoir avec son pied. Déséquilibré, Fred chutait, je l'avais rattrapé de justesse. Mon sauvetage m'avait obligé à bousculer Sivannah présente sur la trajectoire. Les mecs cools et les brutes ricanaient de leur forfait. Je craignais la colère des Inaccessibles et bien sur la réaction de Sivannah envers moi. Elle me lança un regard noir, mais il se dirigea rapidement vers les mecs cools et les brutes.

"Ca vous amuse bande d'abrutis? Vous ne pouvez pas laisser ces garçons tranquilles!

-          Mais tu as vu leurs têtes, ils peuvent rien nous faire, s'esclaffa Anthony.

-          En tout cas, eux, ils ne sont pas débiles comme vous.

Cette petite remarque sonna comme une victoire.

C'était la première fois que Sivannah lui prêtait une attention particulière. Elle les avait défendus contre les mecs cools. Mieux, en quelque sorte, elle m'avait placé moi et mes amis au-dessus des mecs cools. Certes maintenant, ils s'exposaient à des représailles, mais qu'importe. Sivannah avait un peu d'intérêt pour nous. Peut-être au contraire; que cet intérêt serait une immunité contre les brutes et qu'ils étaient entrés dans la catégorie reine des "Mecs cools"

Ces considérations semblaient dérisoires et ridicules après ce qui allait suivre.

Anthony essaya de se venger dans l'instant, mais une subite prise de conscience collective provoqua un changement de statu. Toute la classe présente émit un regard sombre vers l'agitateur. Anthony chercha main forte du côté de son acolyte Sébastien qui l'abandonna en détournant les yeux. La destitution de leur rang par la reine Sivannah avait sonné le glas des brutes.

"Laissez nous tranquille bande de sauvages, intervint Romain à mes côtés.

-          Vous êtes sans intérêt, allez vous en, continua Edouard un pas vers Fred.

Les Inaccessibles s'étaient retournées pour assister à la scène. Un groupe conséquent d'élèves faisait face aux brutes. Anthony partit sans un mot, les poings serrés.

Le souffle chaud et doux de la mélodieuse voix de Sivannah bouleversa mes sens.

" Tu devras quand même te méfier de lui à présent. On ne sait jamais, il est très susceptible, chuchota Sivannah au creux de mon oreille.

Le monde disparut, il n'y avait plus qu'elle et moi. Sa voix m'enchanta…

 

Quand un immense éclair traversa les cieux et déchira l'horizon dans un silence épais.

A une centaine de kilomètres devant le lycée, la terre se souleva pour former une lame de fond de poussières et de débris, toujours sans aucun son. Nous étions dans la coure proche de l'entrée du lycée. Tous les regards étaient fixés sur la vague de destruction qui se dirigeait vers nous. Tous les corps se figèrent de stupéfaction et d'horreur.

Soudain le bruit infernal de l'impact de l'explosion parvint à nos oreilles, meurtrissant nos tympans ce qui décristallisa les gens et conduisit à une énorme panique collective. La vague de mort grossissait à vu d'œil balayant tout sur son passage approchant vers nous, grignotant le paysage.

Le premier réflexe de tout le monde fut de s'abriter dans les bâtiments. J'eu le souvenir fugace d'une de mes lectures. Face au souffle d'une bombe atomique, c'étaient les petites structures qui résistaient le mieux. Plus la hauteur d'un bâtiment était grande par rapport à la diagonal de sa surface soumise à la force du souffle, plus il était fragile. C'est-à-dire, plus les dimensions du bâtiment se rapprochaient d'un cube, plus il résisterait. Après cela, tout dépendait des matériaux utilisés dans la construction. Le lycée était un ensemble moderne qui s'élevait en hauteur sur six étages avec une base de petite superficie fait d'acier et de verre. Je conclus rapidement qu'il s'effondrerait comme un château de cartes.

Le petit local à poubelles en béton derrière nous à côté du parking, bien encré dans le sol paraissait un meilleur refuge. Il ne possédait aucune fenêtre qui éclaterait pour blesser ou résister aux contraintes du souffle provoquant le basculement de toute une façade comme le lycée. Certes, avec son absence de fermeture solide, ils seraient exposés à la violence sonore du souffle, à l'invasion de la poussière et à cette appréhension que sa vie ne tient qu'à la solidité d'une si petite cage de béton. C'était la raison pour laquelle tout le monde s'abritait dans le lycée. La grandeur de l'architecture rassurait. Plus le bâtiment était grand, plus l'homme se sentait en sécurité, ce qui était une idée absurde.

J'étais le seul à ne pas avoir bougé d'un pas. Meddy me tira par la manche pendant que Moussa nous criait de nous hâter.

" Non! Le lycée n'est pas un bon endroit. Moussa! Fred! Revenez! Meddy, le local à poubelles sera plus sure.

-          T'es malade mon vieux! Allez merde! Viens!

Je hurlai: " Prenez un domino pour le lycée et un dé pour le local, d'accord! Posez les deux sur une table! Soufflez dessus! Seul le domino tombera parce qu'il a plus de prise au vent.

Ma démonstration imagée agissait comme une évidence pour ceux qui l'avait entendue.

Meddy resta avec moi. Après une brève hésitation Fred et Moussa nous rejoignirent.

Pendant que Romain, Chris et Edouard faisaient de même, je remarquai le groupe de fille. Estelle essayait de convaincre sa meilleure amie et sa sœur de se réfugier sous le local. Sivannah me fixa de loin. Elle semblait pétrifiée de terreur, dans l'incapacité de prendre une décision. Estelle et Tania commencèrent à s'approcher. Tania buta sur la rigidité du corps de sa sœur. Elle tira sa manche en hurlant. Rien à faire, elle était figée. Je me retournai répondant aux cris de ses amis. Il vit avec stupeur la vague de poussières et de décombres de l'onde de choc toute proche avalant des immeubles de vingt étages de la périphérie de la ville. Je me précipitai vers les trois filles.

" Allez-vous mettre à l'abri! Je m'occupe d'elle criai-je.

Je tirai sur la manche de Sivannah jusqu'à déchirer le tissu. La jeune fille restait statique, dans son mutisme. Je commis un acte impensable, il y a cinq minutes à peine, je la giflai violemment pour la ramener à la réalité. Son visage rougissant ne montra aucun sentiment, seul ses pupilles se dirigeant vers moi révélèrent son retour parmi nous. Elle se laissa trainer vers le petit local. Je jetai Sivannah dans la benne à ordure où étaient réfugiés ses amis.

Je n'eu pas le temps de grimper dans la poubelle, je plongeai à ses pieds.

Et la vague de chaos passa, dévastatrice, assourdissante, d'une puissance qu'aucun homme ne pouvait s'imaginer sans l'avoir vécu. Le souffle traversa le local, renversa les poubelles. Le dépotoir, refuge des élèves avait décollé et rebondit aux quatre coins du local avant de se renverser contre une autre benne. Je reçus l'une d'entre elles sur le corps couché. Les bouteilles qu'elle contenait, m'assommèrent.

Comme prévu, les grandes vitres du lycée éclatèrent, crachèrent des corps et des meubles. La charpente en acier s'écroula comme un fétu de pailles pris dans une bourrasque. Les tôles du gymnase ployèrent comme du papier d'emballage d'aluminium avant de s'envoler pour s'écraser à plusieurs kilomètres. La bibliothèque implosa et se dispersa dans la vague de mort. La violence des sons retomba dans un silence funèbre.

 

Je venais de recouvrir toute ma mémoire récente.

Je me tournai vers la benne contre laquelle j'étais adossé. Un bras fin débordait de la boite. La poubelle fut prise de soubresauts, puis une immobilité de quelques secondes. Enfin Meddy sortit de la benne, étourdi.

" Ils sont tous évanouis là dedans, dit-il en s'asseyant lourdement à côté de moi. Va voir Sivannah, ça à l'air plus sérieux. Sinon tout le monde est indemne.

-          En tout cas ici. En face, c'est la mort qui plane, dis-je en me levant. Je tapotai l'épaule de mon ami pour le rassurer.

Edouard s'extirpa avec Sivannah et Tania dans ses bras. Les têtes abasourdies d'Estelle et Fred dépassèrent de l'ouverture. Le petit groupe resta collé, les un contre les autres en observant le paysage.


 

 

 

 

 

 

CHAP. 02: Désolation

 

Je grimpai péniblement sur un monticule de béton pour constaté plus en détail la désolation de notre ville.

La terre était boursoufflée, craquelée, retournée. Plus aucun bâtiment ne respectait de perpendicularité avec le sol, certain ressemblait à des arbres morts d'où pendaient des poutres d'acier comme des branches perdants des feuilles de béton et de plâtre. Les immeubles restés debout penchaient dangereusement dans le sens de la vague, vidés de toutes vies par le souffle démentiel. De la poussière de gravas sortait encore des orifices des tours. Des particules de verre flottaient dans les airs faisant scintiller ces monstres blessés. La scène pouvait paraître magnifique.

Les canalisations sous-terraines torturées saignaient de multiples geyser d'eau et de feu qui jaillissaient du sol par endroit. Les installations publiques et les véhicules saupoudraient la surface de la ville dans un désordre jamais conçu comme de vulgaires jouets sur le tapis de jeu d'un enfant. Des petites marres remplies des eaux fuyantes des égouts s'étaient installées dans les moindres affaissements de terrain. L'asphalte des routes jouaient à des jeux d'imbrications de casse-tête chinois. Les crevasses dans le goudron dessinaient des courbes tranchantes artistiques. Ces cassures provoquaient par endroits des différences de niveau. Ces artères routières complètement dévastées me faisaient penser aux maquettes sur mes cours de l'activité des plaques tectoniques du globe.

Bizarrement la présence des cadavres intacts ou décharnés ne choquait pas dans le visuel d'ensemble. Ils se fondaient à l'acier et la pierre et avaient pris une coloration minérale. Des bancs d'oiseaux volaient à basses attitudes commençant à tournoyer autours de la chaire fraiche. Les rats défilaient en horde par centaine sur les monticules de gravats. Ils étaient énormes. Comment avons pu nous vivre temps d'années en ignorant la présence de ces animaux dans les entrailles de notre ville? Tous les bruits de la vie quotidienne moderne avaient disparu. Le silence nous rongeait, nous terrifiait, nous faisait perdre l'équilibre. De nouveaux sons, plus fin, plus violent, moins mécanique, plus bestiales agressaient nos tympans. Ils s'opposaient constamment nous faisant sursauter. Celui des griffes des rats se propageant sur le béton, du dépeçage des entrailles par les becs ensanglantés des oiseaux charognards, les fontaines d'eau, des sifflements de fuites de gaz, contrastait avec celui de la chute des gravats, des explosions intermittentes, des effondrements de maisons, des alarmes bloquées. Mais bientôt les bruits les plus violents cessèrent et la ville plongea dans un silence profond où seuls les animaux se faisaient entendre. Nous, enfants de la ville, nous n'avions jamais entendu la nature parler. Notre peau était recouverte de brûlures, d'ecchymoses, d'une couche de crasse qui nous rendaient complètement insensible. La poussière avait envahi nos narines et nos poumons nous laissant la bouche pâteuse et farineuse. Nous nous sentions perdu par la vue, les sons, les odeurs, le toucher et le gout. La perte des repères de nos cinq sens provoquait des vertiges sur la plupart d'entre nous.

L'heure était aux pleurs, à l'anéantissement de soi-même, au désespoir, aux crises de nerfs pour certains, à la réclusion mentale pour d'autres. Les jambes de beaucoup avaient cédé sous le poids de leur corps meurtri. A genou dans la boue, les yeux perdus sur une pierre. Leur vie, leur famille passaient à la râpe dans leur cerveau. Tout ce qu'ils pensaient important; le confort, les fringues, l'attitude, la musique, les people, l'argent, tous se gommaient avec un sourire décalé révélant le ridicule de leur vie d'adolescent. Car aujourd'hui, une seule chose allait compter; leur survie.

Chacun divaguait de son côté. Il fallait retrouver une unité de groupe car à plusieurs il serait plus simple d'affronter les dangers encore inconnus de leurs petites existences faciles. Je les regardais tous, un par un, et personne ne semblait pouvoir agir. Est-ce que moi je pouvais intervenir pour organiser notre groupe, rassembler et remotivé la troupe? Je ne sais pas, moi qui étais un élève transparent dans ma classe. Je ne dois pas avoir les capacités pour diriger des personnes en crise. Depuis une heure, de fait je n'étais plus un élève, mais un survivant. Ce qui me mettait sur un pied d'égalité avec tout le monde. J'avais l'occasion de trouver une nouvelle place dans ce groupe, dans ce monde.

Je me dirigeais vers mon ami d'enfance et je lui posai la main sur son épaule tout simplement pour relier le contact et le sortir de sa léthargie. Meddy tourna son visage rempli de larmes noires vers lui.

"Qu'allons nous faire maintenant, Tôru?"

Cette demande était un appel pour moi, pour que je prenne les choses en main. Il fallait que je teste le reste du groupe dans ce sens.

"Nous allons nous relever, nous réunir, nous soutenir et chercher de l'aide, de la civilisation pour subsister."

 

Les garçons s'étaient relevé et entreprenaient des recherches sur la montagne du lycée en ruine. Chacun soulevait les blocs de béton que leur force permettait. Ce qui paraissait dénué de corps humain de loin se changea en vision d'horreur de près. L'amas de décombres était jonché de bout de cadavres; des bras, des jambes, des viscères séparés de leur corps. Romain défaillit brusquement, penché les mains sur les genoux, vomissant toute sa bile. Le dégout de la chaire arrachée avait eu raison de son déjeuner. Chris le soutint, le releva et l'encouragea à continuer ses efforts.

Les filles étaient restées près du local à poubelles intacte. Elles s'occupaient de Sivannah touché au front. Je les rejoignis. J'avais fini de déchirer la manche du col roulé blanc, immaculé de sang à présent, pour lui confectionner un pansement. Une partie du tissu me servait de compresse posée sur la plaie, et l'autre partie de bande enroulée autour de la tête maintenait la compresse. Tania soupira de soulagement quand sa sœur remua les lèvres avant de reprendre connaissance.

Estelle s'isola derrière une benne pour uriner. Quand elle eut fini sa commission accroupie, elle pensa à l'absence de papier toilette. Elle demanda à Tania un mouchoir en papier. Celle-ci les avait perdus dans les décombres avec son sac à main. Soudain, Estelle pris conscience de l'ampleur de la catastrophe sur leur vie. Il n'y aurait plus de toilette, de papier toilette, de culotte de rechange Kookaï, de serviette hygiénique, de tampon. Une crise d'hystérie l'envahit, elle cria en pleur, se leva les fesses à l'air et se jeta dans les bras du premier venu. C'était Fred qui fut à la réception.

" On est foutu! On n'a plus rien… Plus rien, sanglota Estelle le jean sur les chevilles.

La situation n'avait rien de ridicule. Tout le monde était très affecté par la scène qui se déroulait. Tania craqua à son tour et pleura toute les larmes de son corps. Fred s'était accroupi pour remonter la culotte et le jean de la jeune fille, le visage face au sexe d'Estelle. Cela aurait pu l'exciter dans d'autres circonstances. Mais là, il n'y pensait même pas. Seule la tristesse envahit son être supprimant tout désir, toute envie sexuelle. Il serra Estelle, "l'Inaccessible", très fort dans ses bras. Elle pleura longuement le visage dans le creux de son torse.

Sivannah sursauta en pensant à sa sœur.

" Tania! Tu ne pourras pas prendre ta trithérapie! Oh mon Dieu! Comment allons nous faire, chuchota Sivannah dans l'oreille de sa sœur et tomba en larmes sur sa poitrine. Pour toute réponse, Tania lui adressa une caresse dans les cheveux.

Romain se toucha le visage. Il portait des lentilles de contact jetables depuis l'âge de onze ans et devait les changer le mois prochain. Comment allait-il faire? Ses lunettes sont chez lui, surement sous plusieurs tonnes de gravats. Sans lunettes, il était aveugle. Cette pensée le paniqua.

Chacun réalisait ainsi l'impact sur sa vie personnelle de la disparition de la société moderne. Le retour à l'âge des cavernes ou plutôt, ils étaient entrés dans l'âge de la récupération. Les villes étaient devenues des déchetteries, des casses immenses. Les survivants ne peuvent vivre sans leurs objets modernes. Les récupérations allaient devenir leur nouveau mode de vie.

Moussa cria à l'aide. Il avait découvert Jérémy et Cindy bloqués sous une rampe en acier. Tous les garçons accoururent pour soulever la barre métallique. Je dégageais le couple en vie des décombres. Les autres laissèrent tomber l'élément en acier dans un grand fracas. Malheureusement, les deux n'étaient pas dans le même état. Cindy était indemne agrippé au cou de son amoureux. Ses pommettes étaient trempées de larmes et de boue.

" Oh mon amour! On s'en est sorti vivant tous les deux grâce à Tôru et ses amis, regarde!

Jérémy cracha du sang. J'examinai le corps du garçon. Il avait la cage thoracique enfoncée. La désincarcération de Jérémy avec la rampe avait décompressé son torse provoquant une hémorragie interne irrémédiable. Je baissai les yeux en constatant que Jérémy était condamné. Le fiancé de Cindy prit ma main.

" Promet moi que tu t'occuperas bien d'elle, j'ai confiance en toi! Hoqueta-t-il.

-          Qu'est ce que tu racontes mon amour, tu ne vas pas mourir! Regarde, on s'en est sorti!

-          Bien sur, tu t'occuperas toi-même de Cindy! C'est ta fiancée, tu te débrouilleras avec elle. Nous allons te soigner, menti-je.

-          Arrête de dire des conneries. L'hôpital! il était à moins de cent mètres d'ici, n'est ce pas? Est-ce que tu le vois s'élever vers le ciel?

-          Non, il n'y a plus rien!

-          Est-ce que tu vas me soigner avec un petit pansement sur la poitrine?

-          Non… Jérem'

-          Je vais donc mourir Tôru, crachota le condamné s'étranglant avec son sang.

-          Non mon amour! Ne me laisse pas seule, je t'aime…

-          Ma puce! Tu vas suivre Tôru maintenant et l'écouter… Il est de bon conseil. Il a l'âme d'un chef!

-          Quoi! Mais tu te trompes, interrompis-je.

-          Si! tu es le seul à avoir gardé ton sang froid, à avoir eu une réflexion intelligente pendant un tel événement, que je regrette de ne pas avoir suivi. Je t'ai entendu pendant la panique, mais je n'ai pas su agir dans ton sens. Tu as sauvé de nombreuses vies aujourd'hui. Tu dois prendre la tête de ce groupe de survivants. J'ai confiance en toi et les autres feront de même, j'en suis sure.

-          Jérem'…

-          Tu es leur chef, cria Jérémy.

-          T'énerves pas mon amour, tu te fais du mal, pleura Cindy.

-          Ma chérie! je vais mourir…

-          Non, tu ne peux pas, coupa la jeune fille dégoulinante de larmes. Tu m'avais promis de rester toute ta vie avec moi. Qu'on n'était pas comme tous ces couples d'apparence de lycéens branchés. Qu'on n'était pas ensemble juste pour montrer aux autres qu'on avait un petit ami, tout ça pour être cool. Nous nous aimons. Nos sentiments sont purs et honnêtes. Tous les deux, c'était pour la vie…

-          Chérie…

-          Ne me quitte pas…

La main de Jérémy se resserra autour de mon poignet. Son corps se crispa et convulsa. Son cœur ne battait plus, n'alimentait plus en sang. Ses poumons se vidaient de leur oxygène. Ses membres se relâchèrent, ses yeux s'éteignirent, sa tête tomba sur son épaule.

Cindy déchira le ciel de son désespoir.

Il était mort en protégeant la femme qu'il aimait de son corps; chose fragile face à l'acier et au béton. Cindy s'effondra en pleur contre la tête de son défunt fiancé trempant ses longs cheveux blonds dans son sang. Tous les regards étaient fixés sur la scène dramatique dans un silence oppressant comme pour rendre hommage aux victimes.

La mort ne nous quitterait plus.

Un autre cri, celui d'un homme, interrompit le recueillement.

Karl luttait pour se dégager d'une armoire recouverte d'un bloc de béton.

" Aidez moi, Mike est blessé, cria Karl

Il s'était extrait des décombres seul. Maintenant, il tirait par les bras son ami Mike. Les garçons vinrent à son secours, mais ils se figèrent tous par la vision d'horreur. Karl avait extirpé le corps des gravats amputé au niveau du tronc de sa partie inférieure. Plusieurs mètres d'intestins et de viscères trainaient à la suite du cadavre.

Moussa et Fred vomirent à tour de rôle. Karl continuait à trainer le corps dégueulant de boyaux vers le groupe de garçons.

" Bon sang, venez m'aidez! Il faut soigner Mike!

Edouard surmonta son dégout et prit Karl par les épaules. L'inconscient de Karl refusait le passage de la mort.

Le garçon de bonne corpulence secoua Karl de sa torpeur.

" Lâche le Karl! Il est mort!

-          Non! il faut le soigner! allez là-dessous récupérer ses jambes!

Edouard le regarda avec stupeur. Son camarade était dans une crise passagère de folie, il fallait le faire revenir. Il leva la main, et après un moment d'hésitation décocha une gifle.

" Revient à nous Karl! Mike est mort putain! Découpé en deux! Personne ne survit à ça!

Dans son regard, la lucidité revint. Il baissa la tête et s'enferma dans le silence.

 

Le soleil rouge de cette fin d'après-midi douce en température déclina sur l'horizon ravagé. Les ombres de la nuit commençaient à masquer les horreurs de la catastrophe. Nous nous étions rassemblés dans les larmes et le désespoir. Maintenant une fatigue brutale tombait sur nos épaules. Nous nous étions éloignés du charnier central du lycée. Nous avions trouvé un coin dévasté mais calme, où aucun cadavre n'était dans notre champs de vision. Ne voulant pas rester statique, avec Moïse nous avions ramassé un tas de débris à base de bois et déposé sur le sol au centre du groupe assis. Estelle avait toujours son briquet sur elle. Le gadget à faire le feu embrasa l'amas de bois. Toutes les consciences éveillées autour de cette lumière rassurante savaient ce briquet éphémère et ajoutèrent à la liste déjà longue des outils qui pourrait leur manquer à l'avenir.

Personne ne réagissait, personne n'avait faim, une contemplation présente qui sonnait comme une fin. Ils devaient réagir… Je devais réagir! Je me levais devant mes compagnons devant le brasier.

"Nous devons organiser la survie et la progression de notre groupe. Malgré les différences qui nous marquaient encore il y a quelques heures, nous devons nous serrer les coudes, nous entraider. Des liens très forts nous unis maintenant, ceux du sang et des larmes.

-          Et qu'est ce qu'on peut bien faire à part attendre les secours? demanda Karl larmoyant.

-          Ca va faire maintenant neuf heures que la surface de ce qui est possible de voir à été ravagée. As-tu vu ou entendu la moindre chose qui pouvait ressembler à des secours?

Cette question n'attendait pas de réponse évidemment.

" Je vous le dis, qu'on le veuille ou pas, ce qui vient de ce passer est hors du commun. Rien de semblable n'a été vécu de mémoire d'homme. J'en suis persuadé. Nous venons d'assister à une fin du monde, à une fin de l'air moderne. Des secours médicalisés, des hélicoptères, des tanks hi-tech, nous n'en croiserons pas, ils n'existent plus.

-          Et tu peux nous prédire ça après neuf heure seulement? s'exclama Edouard.

-          Non, je le sens! c'est tout.

-          Et tu crois qu'on est les seuls survivants sur cette planète pendant que tu y es!

-          Bien sur que non! Je pense que nous allons croiser des colonnes de réfugiés demain quand nous allons nous déplacer vers Paris.

-          … Paris! repris une partie du groupe.

-          Oui! nous sommes qu'à cinquante kilomètres de Paris. C'est là que nous aurons des secours s'il y en a, et des informations sur ce qui c'est passé.

-          Que cinquante kilomètre! grogna Tania. Tu en as de bonnes! Tu crois qu'on va se pointer à la gare pour prendre le train ou quoi?

-          Allons! il faut que l'on surmonte les difficultés ensemble. A une allure moyenne, Paris doit être à dix heures de marche d'ici. Et avec un peu de chance, nous dégotterons une voiture ou un vanne en état de marche.

-          A condition qu'il y ait encore une autoroute, continua Fred.

-          Mais il faut tenter l'aventure, avancer. Ceux qui ne veulent rien faire et rester accroupi ici devant les cendres de ce feu n'avaient qu'à mourir tout à l'heure. A quoi vous sert la vie que Dieu à préserver aujourd'hui sur cette Terre sinon pour continuer à vivre et faire progresser notre génération dans ce nouveau monde.

-          Ca y est, nous avons un nouveau gourou. Tôru le nouvel illuminé post-apocalyptique. Suivons sa voie, implora ironiquement Karl.

-          Non! il a raison, nous devons réagir à défaut de dépérir, intervint Moïse.

-          C'est vrai, il exagère un peu, mais je veux suivre sa direction, enchérit Fred.

-          Vous êtes ses plus proches amis, c'est pour ça que vous avez confiance, rumina Karl.

-          Il n'y a pas qu'eux! moi aussi j'ai confiance en lui, dit Syvannah.

C'étaient les premiers mots de la jeune fille depuis des heures. Son intervention claqua comme un adoubement pour moi. Elle me faisait guide du groupe. Les flammes du feu reflétaient dans les yeux des membres du groupe comme un nouvel essor de combativité, une nouvelle vivacité.

 

CHAP. 03: ERREMENT

 

Les braises brulantes diffusaient une douce chaleur au milieu des douze compagnons assoupis sauf Fred. Il assurait un quart de garde. Nous nous étions mis d'accord sur ce principe aux premiers hurlements de chiens sauvages qui avaient transpercé la nuit. Il était temps de prendre la relève. Je me levai et d'une tape sur l'épaule de mon ami je lui signifiai la fin de sa surveillance. Mon geste le sortie d'une profonde torpeur.

"A quoi pensais-tu? Demandai-je.

-          A ma famille, ma sœur, mon père, ma mère.

-          Je suis désolé vieux.

-          Arrête, merde! tu veux nous emmenez à Paris demain. Mais pourquoi ne prendrions pas le temps de faire le tour de toutes nos habitations pour voir si nous ne retrouverions pas des membres de nos familles.

-          Mais regarde autour de toi, tout a été rasé.

-          Et alors, tu as un rendez-vous de prévu demain? Je réfléchissais sur nos situations, et tout le monde ici habite dans un périmètre de moins de trois kilomètres. Tu ne peux pas enlever de l'espoir à nos amis.

-          Tu as raison! nous réserverons toute la journée à ça. Mais la chute risque d'être terrible.

Fred s'allongea le plus silencieusement possible à côté de Tania. Sentant sa chaleur, inconsciemment dans son sommeil, Tania se tourna et se serra contre lui. Il passa son bras autour de sa tête. Elle se blotti contre lui en posant sa tête sur son torse. Ses longs cheveux bruns lui chatouillèrent la nuque. Il y a quelques heures cette situation n'aurait été qu'un rêve, un fantasme mainte fois répété. Maintenant ce n'était qu'un geste de réconfort et de protection comme il l'aurait reproduit avec sa sœur.

Je ne pouvais pas rester longtemps assis sur ces débris, j'avais les fesses endolori par la chute dans le local à ordures. Je me levai et marchai autour de la zone faiblement éclairée. En dehors de ce halo de lumière, l'obscurité plongeait notre environnement dans un noir que nul homme moderne ne pouvait connaitre. Toutes les lumières des villes étaient mortes. Seules quelques fins d'incendies parsemaient l'horizon comme des bougies sur un gâteau d'anniversaire. Mon regard se porta vers le ciel étoilé. C'était magnifique. C'était la première fois que je pouvais admirer aussi clairement cet océan d'astres merveilleux. J'étudiai grâce à mes souvenirs la localisation de chacun pour réaliser un circuit de recherche logique pour les investigations de demain. Au sud de Mantes La Jolie, Sivannah et Tania habitait dans le même quartier pavillonnaire huppé du haut de Magnanville que Cindy. Elles n'avaient jamais manqué de rien, les parents des deux sœurs étaient de hauts fonctionnaires. Le père de Cindy était PDG d'une boite. En allant vers le nord à Mantes la Ville, Estelle vivait dans une petite maison de location avec ses parents professeurs de collège. En passant la ligne de chemin de fer à Mantes la Jolie, on trouvait Karl et Edouard, au centre ville Chris. Dans le vieux Mantes derrière la collégiale Notre Dame habitait les parents commerçants de Fred. Aux bords de Seine dans les luxueuses résidences il y avait la famille à Romain. Plus à l'ouest dans le vieux quartier de Gassicourt logeait Moussa chez son père dans un appartement moyen. Et à cent mètres l'un de l'autre Meddy et moi, nous habitions proche du Lac en bordure de Gassicourt. Je passai le restant de la nuit à me dessiner des plans dans la tête pour tracer le chemin des prochains jours. Je réalisai de la douceur de la température pendant cette nuit et estimai notre chance dans ce malheur. La catastrophe aurait pu se produire en pleine hiver par des températures négatives. J'observai mes compagnons, nous étions tous habillé avec de légères vestes. Certain n'avait même pas de quoi se couvrir, ils avaient laissé leur affaire en classe pendant la pause. En février, ils seraient morts de froid. Là, tous dormaient les uns contre les autres pour se tenir chaud. La plus part remuait spasmodiquement leur corps dans leur sommeil mouvementé, hanté par les monstruosités de la veille. Je ramassai au sol un morceau épais de laine de verre, surement un échantillon d'isolation murale, et me confectionnai une assise dans un creux.

 

Les premiers rayons de soleil baignaient mon visage, et leur chaleur agréable avait baissée mes paupières. Le lent changement de lumière m'avait plongé dans une douce somnolence. Le déséquilibre de ma tête sur le côté me sortit brusquement de ma léthargie. Je me levai et contemplai le décor de mort, tellement irréel que j'avais l'impression d'être devant un écran de cinéma regardant un blockbuster américain de fin du monde. Non, hier n'était pas un rêve, mais la réalité, un cauchemar qui ne se terminera pas. De nombreuses colonnes de fumée s'activaient encore au-dessus des ruines. Le ciel était radieux sans le moindre nuage pour obscurcir l'astre solaire. Soudain une autre activité me fit sursauter. J'aperçus des petits groupes d'humains remonter la rue, tous dans la même direction. Ils paraissaient amorphes, marchant mécaniquement les uns derrières les autres comme une colonne de fourmis. Un homme tirait un brancard improvisé sur le sol avec une femme blessée allongée dessus. D'autres soutenaient avec leur épaule leur proche claudiquant. J'accouru vers eux en les interpellant. Cela réveilla mes compagnons.

"Eh! Bonjour! Savez vous ce qui c'est passez? Où y a-t-il des secours? Où allez-vous? Demandai-je.

J'eu l'impression de m'adresser à une colonne de zombis. Un garçon de notre âge sorti d'un petit groupe de trois.

" Nous ne savons rien! Nous suivons juste la majorité des gens vers le centre ville pour voir s'il y a des secours ou l'armée.

-          Nous avons été anéantis par la colère de Dieu, cria une femme au regard fou.

-          Non ce sont ces salauds de terroristes qui ont tout fait péter, pesta un autre homme.

Je restai sans voix. Ces gens étaient dans le flou total, comme nous. Je retournai vers mes amis laissant la progression interminable des survivants de Mantes la Jolie vers son centre.

Un grouillement flasque accompagné d'un râle aigu fit vibrer mon ventre. La faim. Il n'y aurait pas de petit déjeuner ce matin. Comme un idiot, la recherche de nourriture n'était pas entrée dans mes plans longuement pensés cette nuit. Il fallait qu'on reconstitue nos forces physiologiques pour garder un mental fort.

Tout le monde était levé, avec les articulations rouillées et les muscles endolories. Le groupe s'était reclus dans une bulle de silence. Chacun savait ce qu'il avait à faire, c'est-à-dire pas grand-chose; suivre le groupe et s'entraider pour trouver à manger.

J'eu le sentiment d'être dans le rôle d'un chef d'Etat annonçant solennellement les Jeux Olympiques ouverts, en me tournant vers mes compagnons et en déclarant simplement;

" Partons de ce lieu de malheur!"

Je pris la tête du groupe et le dirigea selon mes souvenirs et mon sens de l'orientation assez bien développé vers l'épicerie tout proche de notre lycée. Elle appartenait au commerçant le plus gentil que je connaissais, Momo; un algérien cinquantenaire. Avait-il survécu? Je ne pensais pas à la vue de la ruine qui se présentait devant nous. Arrivé au commerce supposé, nous grimpions sur le tas de gravas marquant sa position. Nous observions intensément les débris.

Estelle appela tout le monde avec un air de triomphe. Elle pointa du doigt une palette de marchandises répandue sur le sol. La plus part des colis avait explosé dégueulant les denrées que nous avions besoins. Nous avions rassemblé un tas de boite de conserve. Je remerciai l'ingéniosité humaine de ces dernières années et d'avoir associé aux conserves des ouvertures comme sur les canettes de soda. Il y a quelques années, nous aurions eu toutes les difficultés du monde à ouvrir ces boites sans l'outil adéquat. J'étais curieux de connaitre le nom de ce génial inventeur. La seconde d'après, je me demandai pourquoi j'avais ce genre de réflexion dans ce contexte dramatique. Peut être parce que la vie reprenait son cour, tout simplement. Nous ingurgitions un cassoulet froid chacun. Finalement les haricots blancs et les saucisses froides n'étaient pas si mauvais. Dans notre état, cela nous paraissait délicieux. C'était le premier plaisir que l'on avait depuis l'apocalypse. C'était presque jouissif.

Les filles qui auparavant portaient une grande importance sur leur apparence, ne prêtaient même pas attention à la sauce qui bavait de leurs lèvres sur leurs joues et aux éclaboussures de gras sur leurs vêtements. Après la conclusion de nos plats respectifs, nous nous accordions un moment de digestion, étendu face aux premiers rayons du soleil matinal comme si ce petit interlude magnifique ne se reproduirait pas de ci tôt.

" Bon! Commençons le programme de la journée, m'exclamai-je. J'ai étudié un circuit cette nuit et n'y voyez aucun égoïsme, mais il commence par chez moi.

-          C'est vrai ça! tu habites à moins de deux cent mètres d'ici et tu n'as pas eu envie de te rendre à ton domicile? Intervint Fred.

-          Je pense que j'ai eu peur de m'y rendre sans vous avoir pour supporter la douleur de ce que je pourrais découvrir sur place.

Syvannah s'approche de moi et me pris la main. Son regard pénétra dans le mien.

"Nous serons tous là pour te consoler. Et nous allons nous soutenir les uns les autres! Allons-y!

 

Nous approchions de chez moi. Nous contournions une montagne de pierres et de bardage qui devait être l'immeuble en vis-à-vis. Celui qui je voyais tout les matins en regardant par ma fenêtre du cinquième étage. J'eu la surprise de découvrir que mon immeuble ne s'était pas complètement effondré comme la plupart des tours de la ville. L'immeuble qui nous masquait avait surement fait office de bouclier face à l'onde de choc. Mon bâtiment était crevé sur toute la façade. Nous pouvions voir l'intérieur des appartements dévastés comme un chirurgien sur un squelette. Sans son manteau extérieur, j'éprouvai beaucoup de difficulté à repérer ma chambre. J'étais obligé de compter les cases sur la hauteur (pour les étages) et sur la largeur (pour l'appartement) pour enfin observer ce qui restait de ma chambre. Personne. Il n'y avait bien sur personne chez moi à l'heure de la catastrophe. Mes parents étaient au travail. Qu'est ce que j'espérai? Que ma mère soit soudainement revenue de son travail pour un arrêt maladie? Non, ma mère ne posait jamais de jour de congé imprévu ni d'arrêt maladie. Elle préférait faire son job à moitié morte aux remarques éventuelles que pourrait lui faire son patron.

" Désolé!

-          Pourquoi? Demanda Estelle.

-          Désolé de vous avoir trainé jusqu'ici! je savais pertinemment qu'il n'y aurait personne chez moi.

-          Tu n'as pas à être désolé! tu as juste eu de l'espoir!

Soudain un miaulement aigu attira notre attention. Une petite tête poilue surplombée de deux oreilles triangulaires dépassait de l'encadrement de la porte de ma chambre. Son museau piochait dans le vide à la recherche d'un moyen pour descendre du cinquième étage.

"Mushuu! Hurlai-je. C'est mon chat.

-          Oh! il a l'air mignon. Mais il est coincé là haut.

-          Je vais le chercher!

-          Et tu vas utiliser tes pouvoirs de Spider-man pour grimper là-haut? ironisa Karl.

-          Par la corniche là! et puis je ne peux pas le laisser! m'énervai-je.

-          Mais tu ne vas pas te tuer pour un chat!

-          Tais-toi ou…

Un grondement gras de la structure de l'immeuble parvint à nos oreilles et à nos pieds par sa vibration. Ce bruit inquiétant coupa net la dispute. Comme le grouillement d'un estomac affamé, un second se propagea et je cru voir le bâtiment siller.

" Qu'est ce qui se passe? S'inquiéta Cindy.

-          Ton immeuble bouge Tôru, fit remarquer Romain.

-          J'ai bien peur que…

-          Il va s'écrouler! hurla Karl.

-          Il faut s'éloigner et se mettre à l'abri! cria Chris.

Le groupe paniqué commença à se disperser et à prendre de la distance avec la tour branlante.

Seul, je restai les yeux rivés sur mon petit compagnon de poils qui miaulait de peur, agitant sa pate dans le vide comme pour agripper mon bras à distance. Tout le monde avait pleuré jusqu'à présent depuis le cataclysme sauf moi. La mort de million d'humains, de ma famille probablement n'avaient pas mouillé mes joues de mes larmes. Mais ce petit lien encore vivace qui me raccrochait à ma vie d'avant fit craquer le réservoir de ma tristesse en un geyser de liquide oculaire. Mes jambes flanchèrent pour percuter le sol grondant sur les genoux. Quel ridicule moment de ma vie! Sombrer dans le désespoir à cause d'un vulgaire animal.

Fred brisa ma torpeur et me tira du sol par le col.

-          C'est fini Tôru! Faut se planquer! Regarde nos amis derrière! tu nous as tous sauvé! Ils te doivent la vie et tu ne pourras le faire pour tout le monde! Viens te protéger avec moi.

J'acquiesçai d'un signe tremblant de la tête.

Soudain, un bloc de béton s'écrasa à quelques mètres de nous. Cela précipita notre fuite et l'écroulement du bâtiment.

Le dernier étage sombra sur le niveau inférieur et celui-ci encore sur le niveau inférieur et la chute s'accéléra masquée par une tempête de poussières de gravats, de plâtre et de béton.

Nous courions à perdre alène poursuivi par cette avalanche de poudre grise. Une main surgit derrière une grande carcasse de camion et nous indiqua l'endroit salvateur pour nous protéger des éclats de projection. Nous plongeâmes derrière le container de la remorque pratiquement sur les genoux de Romain. Je fermai les yeux, agrippé à mes amis. Le métal de la dépouille du transporteur était mitraillé par les milliers de petits gravas concassés par le choc de la destruction. Puis le bruit sourd s'éloigna de nous laissant échapper de multiples échos. J'ouvris les yeux et distinguai à peine le bout de mes mains. L'atmosphère était recouverte d'un épais brouillard gris, une couche de poussière nous recouvrai, s'insinuait dans nos orifices ce qui rendait la respiration très difficile. Un silence profond congestionna l'environnement comme la sensation d'une importante tombé de neige au sein de la montagne. Romain masqua sa bouche avec ses mains pour ne pas avaler de la poussière et cria:

" Est-ce que tout le monde va bien?"

Chaque membre du groupe répondit et selon la provenance des voix nous nous apercevions que nous nous étions séparés en trois groupes. Tout le monde était présent à l'appel.

Nous attendîmes quelques minutes pour sortir de notre cachette et nous réunir, le temps que le voile opaque se disperse un peu.

Une fois tous ensemble, nous nous éloignâmes le plus rapidement possible de la zone encombrée. Nous nous arrêtâmes et prîmes le temps les uns les autres de s'épousseter.

" Je suis désolé Tôru, compatit Syvannah.

Le ruisseau de mes larmes s'était transformé en deux trainées boueuses maquillant mes joues de noir. Elle passa sa main délicate sur mon visage pour nettoyer la preuve de ma tristesse. Mais cette tentative, tout agréable fut-elle, se transforma en un étalement de suie sur la totalité de mes joues, tel un commando camouflé en mission dans la jungle.

" Mince, je n'arrive pas bien à enlever… désespéra Syvannah.

Je pris sa main.

-          Ce n'est pas grave! Je nettoierai ça à la prochaine flaque d'eau que l'on croisera. Ce n'est pas ça qui manquent maintenant.

Tous nos compagnons étaient tournés vers nous. J'en profitai pour leur adresser une parole collective.

" Je suis vraiment désolé de vous avoir tous mis en danger par ma bêtise. Et je tiens…

Meddy me coupa en passant son bras autours de mon coup. Et en silence il m'étreignit. Mes amis formèrent une file d'attente et l'un après l'autre répétèrent ce geste de compassion. Et ce sont de nouvelles larmes finalement qui lavèrent un peu mes joues sales.

Nous arpentions du Nord au Sud les ruines de notre ville. Les habitations de Meddy et Fred n'étaient plus que champs de pierres et de poussières. Aucuns de mes deux amis n'avaient osés s'approcher trop prêt du désastre de peur de trouver des preuves charnelles de la disparition de leurs proches. Ils préféraient le doute, source d'un minimum d'espoir.

Arrivé sur la principale avenue de Mantes qui l'a traversait d'ouest en est, nous devions y marcher pendant plus d'un kilomètre pour rejoindre le centre ville.